fbpx

La genèse du comportement

1.   Le test de la guimauve

En 1970, Walter Mischel, psychologue de l’université de Stanford, se lance dans une expérience qui n’a pas fini de faire parler d’elle.

Voici le test : un enfant est invité par l’expérimentateur à s’asseoir à table. L’expérimentateur pose devant lui un marshmallow bien tentant et lui dit : « Je reviens dans 15 minutes. Si tu n’as pas mangé le marshmallow, je t’en donnerai un deuxième ». Puis il sort de la pièce.

A l’origine, Mischel s’attendait à voir les enfants de 3 à 6 ans patienter sagement jusqu’à obtenir 2 marshmallows car pour les enfants, 2 marshmallows sont toujours plus désirables qu’un marshmallow.

Que se passe-t-il pendant ce test ?

Le psychologue observe alors que les enfants développent toutes sortes de techniques pour résister à la tentation de manger le marshmallow tout de suite : mettre les mains devant ses yeux, détourner la tête, certains se parlent à eux-mêmes, chantent des chansons, etc. Le temps avant que les enfants ne craquent et mangent la gourmandise sous leurs yeux fut relativement long, et certains enfants ont même résisté pendant les 15 min.

Alors que Walter Mischel ne s’intéressait qu’au comportement immédiat des enfants, il fit une grande découverte bien plus tard. Il s’est aperçu 10 ans après que les enfants qui avaient résisté plus longtemps à la tentation semblaient mieux réussir dans la vie, comme nous le verrons plus tard. Pour s’assurer de cette hypothèse, il fallait confirmer ces résultats par de nouvelles expériences et l’expliquer par des mécanismes cognitifs.

2. Désir et comportement

1. La genèse du comportement

On peut désirer quelque chose tout de suite ou pour son avenir. Comme nous l’avons vu dans le module “Rendre l’apprentissage profond et durable”, nous avons tous une mémoire prospective qui nous permet de nous projeter dans l’avenir. Afin de lever toute ambiguïté, nous parlerons de buts ou d’objectifs pour ce que l’on souhaite dans l’avenir, et nous réserverons le terme de désir pour ce que l’on souhaite dans l’immédiat.

Pour rappel, le S1 interprète les éléments contextuels de façon rapide et automatique et soumet sa conclusion au S2. Lorsque le S1 détecte des choses comme souhaitables dans l’immédiat et qu’il soumet sa conclusion au S2, c’est là que l’on ressent le désir.

Le S1 détecte dans son environnement via des indices les sources de plaisir. Le plaisir anticipé, suggéré par le S1 sous forme de désir, invite le S2 à trouver un comportement pour accomplir le désir. C’est ce qui a dû se passer pour chacun de nous lorsque nous avons dit nos premiers mots, avec les expressions de joie de nos parents comme source de plaisir (Kochanska, 1993) .          

Une fois ce comportement trouvé par le S2, il va chercher à le récupérer en mémoire lorsque le S1, lui suggérera à nouveau le désir correspondant. Comme la récupération consolide la trace mnésique, le comportement qui conduit du désir au plaisir est ainsi renforcé (on peut aussi parler de « conditionnement »). Si le désir se répète dans le temps, par exemple par une source de plaisir à obtenir qui est très présente dans l’environnement, l’effet d’espacement se combine avec l’effet de récupération pour ancrer le comportement dans la mémoire procédurale (exemple : le bon point à l’école quand on a bien répondu, il y a un cercle vertueux qui se met en place)

Si le S1 dispose d’un comportement préprogrammé (comme se diriger vers le réfrigérateur, prendre son smartphone, sortir une cigarette, parler avec son voisin) à suggérer au S2 en même temps que le désir, alors le S2 n’a plus qu’à valider pour que le comportement soit réalisé. C’est pourquoi, quand on a soif, il est si naturel de se servir un verre d’eau. Nous le faisons en pilote automatique, sous la discrète surveillance du S2.

Nous nous retrouvons avec un scénario du type :

  1. Anticipation du plaisir par le S1 donc désir
  2. Soumission du désir et du comportement préprogrammé au S2
  3. Récompense (plaisir, sentiment de satisfaction, …)

Pour les désirs biologiques (faim, soif, …), des mécanismes internes comme les boucles de rétroaction hormonales délivrent les indices pour le S1.

Nos comportements sociaux, nos relations, à tous les âges de la vie, servent souvent de guide vers les comportements socialement désirables en donnant des indices et des récompenses. Ces relations peuvent être les parents, les amis ou les enseignants. Mis bout à bout, ces éléments peuvent expliquer une partie de la construction de notre comportement, du développement de nos habitudes, de notre caractère et de nos savoir-faire qui se retrouvent codés dans notre mémoire procédurale.

A l’inverse, la peur, les aversions, les dégoûts, etc. conduisent à l’automatisation de comportement d’évitement.

2. Comportements automatisés et vie sociale

Nous avons vu que la boucle indice-comportement-récompense permet le développement et le renforcement d’automatismes.

Une fois identifié (inconsciemment par notre S1 ou consciemment par notre S2), nous pouvons utiliser ce mécanisme à la fois pour modifier notre propre comportement, par exemple en s’accordant des récompenses, ou encore pour influencer le comportement des autres. La publicité, qui veut influencer la consommation, en est un bon exemple. Une étude récente révèle par exemple l’influence que peut avoir la publicité alimentaire sur l’obésité en amorçant des comportements de grignotage (Harris et al., 2009).

3. Les addictions

Notre société de consommation et notre système de renforcement cognitif (la boucle indice-comportement-récompense) sont le terreau des comportements addictifs. Ces comportements sont liés à la boucle indice-comportement-récompense, qui emprunte dans notre cerveau le « circuit de la récompense » (McClure & Bickel, 2014).

Voici, selon une étude IPSOS de 2018, les niveaux d’addiction déclarés par les jeunes de 14 à 24 ans en France :

  • 26% des jeunes estiment passer plus de 5 heures par jour sur les réseaux sociaux dont 10% plus de 8 heures
  • 21% des jeunes regardent des vidéos pornographiques au moins une fois par semaine dont 9% tous les jours
  • 13% des jeunes jouent au moins une fois par semaine aux jeux d’argents (Les Addictions Chez Les Jeunes (14-24 Ans), 2018)

A ces chiffres doivent être ajoutées la consommation d’alcool, de tabac, de cannabis et autres drogues. En 2019, en France :

  • 27% des adultes fument tous les jours
  • 10% des adultes boivent quotidiennement
  • 17% des jeunes sont consommateurs de cannabis

Ces comportements impulsifs, toujours tournés vers le plaisir à court terme, font courir des risques à long terme : problèmes de santé, difficultés financières et relationnelles, … Par ailleurs les addictions, par leurs effets sur l’attention et les pensées qu’elles génèrent (désirs, anxiété, …) ou encore par le temps qu’elles prennent (réseaux sociaux, jeux vidéo, …) peuvent interférer avec l’apprentissage, notamment en rentrant en compétition avec l’exécution des tâches d’apprentissage (Haghbin et al., 2013).

Note : Le terme d’addiction pour qualifier les comportements cités ci-dessus est encore discuté car il sert à qualifier un état pathologique. Une nouvelle classification des maladies est apparue dans la 11e édition de la CIM (Classification Internationale des Maladies) : les troubles dus à des comportements addictifs. Pour l’instant, seuls les troubles dus aux jeux d’argents et les troubles liés au jeux-vidéo y figurent (ICD-11 – Mortality and Morbidity Statistics, n.d.)(Kraus et al., 2016).

N’oubliez jamais que

  • La boucle indice-comportement-récompense se compose de trois étapes
    • Anticipation du plaisir par le S1 donc du désir
    • Soumission du désir et du comportement préprogrammé au S2
    • Récompense (plaisir, sentiment de satisfaction, …)
  • Elle permet le renforcement des automatismes et peut être utilisée pour modifier notre propre comportement

Bibliographie

Haghbin, M., Shaterian, F., Hosseinzadeh, D., & Griffiths, M. D. (2013). A brief report on the relationship between self-control, video game addiction and academic achievement in normal and ADHD students. Journal of Behavioral Addictions2(4), 239–243. https://doi.org/10.1556/jba.2.2013.4.7

Harris, J. L., Bargh, J. A., & Brownell, K. D. (2009). Priming effects of television food advertising on eating behavior. Health Psychology28(4), 404.

ICD-11—Mortality and Morbidity Statistics. (n.d.). Retrieved March 17, 2021, from https://icd.who.int/browse11/l-m/en#/http%3a%2f%2fid.who.int%2ficd%2fentity%2f499894965

Kochanska, G. (1993). Toward a Synthesis of Parental Socialization and Child Temperament in Early Development of Conscience. Child Development64(2), 325–347. https://doi.org/10.1111/j.1467-8624.1993.tb02913.x

Kraus, S. W., Voon, V., & Potenza, M. N. (2016). Should compulsive sexual behavior be considered an addiction? Addiction111(12), 2097–2106. https://doi.org/10.1111/add.13297

Les addictions chez les jeunes (14-24 ans). (2018, June 8). Fondapol. http://www.fondapol.org/etude/les-addictions-chez-les-jeunes-14-24-ans-2/

McClure, S. M., & Bickel, W. K. (2014). A dual-systems perspective on addiction: Contributions from neuroimaging and cognitive training. Annals of the New York Academy of Sciences1327, 62–78. https://doi.org/10.1111/nyas.12561

Complément : comment réguler efficacement les comportements perturbateurs ? Par Franck Ramus, Directeur de recherche au CNRS et membre du Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *