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La maîtrise de soi en tant que trait de la personnalité

1. La maîtrise de soi sans effort

Si la réserve de volonté comme ressource du S2 fait débat, le rôle déterminant du trait de personnalité « maîtrise de soi » fait consensus.

L’étude de la personnalité en psychologie a donné lieu à de multiples théories. Parmi elles, la théorie des traits s’intéresse aux modèles habituels de comportement, de pensée et d’émotion (Kassin, 2003). Dans ce cadre, le trait de maîtrise de soi ne fait pas référence à un état de succès ou d’échec ponctuel mais à une tendance générale de la maîtrise de soi dans le temps, sans pour autant être immuable. Il ne s’exprime pas non plus en termes de tout ou rien mais sur une échelle continue indiquant une tendance plus ou moins élevée à la maîtrise de soi. Or, c’est ce trait de personnalité qui est prédicteur de bien-être et de réussite.

En 2012, une équipe néerlandaise a réalisé une méta-analyse portant sur 50 études, 312 tests et 15 455 répondants pour vérifier que le trait de caractère Maîtrise de soi repose sur l’effort de contrôle du S2 plutôt que sur les automatismes du S1. Le résultat fut surprenant : il indiquait clairement l’inverse. L’équipe en conclut que la maîtrise de soi repose plutôt sur la capacité à forger de bonnes habitudes et de rompre avec les mauvaises plutôt que sur des efforts de contrôle constants (De Ridder et al., 2012).

Les habitudes dont nous parlons sont des séquences d’actions devenues automatiques en réponse à des indices contextuels en lien avec la poursuite d’un but (Verplanken & Aarts, 2011). L’avantage de l’habitude est qu’elle ne demande pas d’effort (S1) et n’épuise donc pas les ressources limitées du S2.

Au-delà de régler les conflits, les bonnes habitudes se composent notamment d’habitudes d’évitement des situations conflictuelles. Celles-ci permettent de prévenir les conflits pour qu’ils n’aient pas lieu. Les personnes avec un trait de maîtrise de soi élevé ressentent ainsi moins de conflits que les autres. Leur S2 est donc d’autant moins sollicité pour résister à des tentations.

Il y aurait donc un lien entre bonnes habitudes, maîtrise de soi, bien-être et réussite. La question qui se pose ici est de savoir comment développer une bonne habitude ? Comment rompre avec nos mauvaises habitudes ?

La recherche en sciences cognitives ne nous donne pas encore beaucoup de réponses sur la naissance et la mort des habitudes. Cependant, nous allons vous exposer les quelques travaux que nous avons sélectionnés traitant de ce sujet.

2. Créer une habitude

En 2010, une expérience a été mise en place afin d’étudier l’adoption de nouvelles habitudes. 96 volontaires ayant choisi d’adopter une nouvelle habitude ont été suivis pendant 84 jours (Lally et al., 2010).

Afin d’être valide d’un point de vue expérimental, le comportement choisi devait respecter les critères suivants :

  1. Ne pas être une habitude déjà adoptée
  2. Être en réponse à un signal marquant
  3. Le signal devait se reproduire tous les jours et seulement une fois par jour
  4. Être un comportement sain en matière d’alimentation, de boisson ou d’exercice.

Les habitudes déterminées par les participants étaient donc du type « manger un fruit lors du déjeuner » ou encore « courir 15 minutes avant le dîner ». L’évolution de la force de l’habitude était mesurée chaque jour grâce à un questionnaire validé.

Cette étude a permis plusieurs conclusions :

  • la courbe d’adoption d’une habitude suit une courbe similaire à la courbe d’un apprentissage – une asymptote. Ça signifie que l’effort fourni par le S2 décroît plus vite lors des essais et tend à se stabiliser.
  • Un comportement simple s’adopte plus facilement qu’un comportement complexe.
  • Le temps nécessaire pour adopter une habitude est très variable. Dans l’étude, le temps médian pour un automatisme poussé était de 66 jours, et allait de 18 à 254 jours. Il faut rappeler que le comportement n’était activé qu’une fois par jour.
  • Un raté n’influençait pas l’adoption de l’habitude, à partir du moment où il était isolé.

3. Comment rompre avec une mauvaise habitude ?

Si des pistes sont évoquées par les chercheurs, peu de preuves sont actuellement disponibles. Citons l’idée d’augmenter le feedback en se surveillant. Par exemple, se peser régulièrement conduit à une meilleure stabilité du poids (Quinn et al., 2010).

Également éliminer les tentations de son environnement et planifier correctement son temps. Mieux vaut éviter de faire ses courses à l’heure où l’on a faim si on a des difficultés avec le fait de réfréner ses désirs alimentaires. Dans ce cas, mieux vaut acheter des aliments diététiques que de se retrouver avec des bonbons et des gourmandises dans ses placards.

D’autres comportements d’évitement peuvent être adoptés selon la tentation. Quelqu’un qui veut arrêter de fumer devrait éviter les fumeurs, l’odeur et la vue d’autres personnes en train de fumer étant susceptibles d’amorcer un désir et donc un conflit intérieur.

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Comme on le voit, on en arrive à mettre en place de nouvelles habitudes pour contrecarrer les anciennes (se peser régulièrement, changer de fréquentation, modifier ses horaires de courses et le contenu de son panier, etc.).

L’auteur du livre « Le pouvoir des habitudes », Charles Duhigg, propose des flowchart explicatifs sur la façon de créer de nouvelles habitudes et d’en arrêter de mauvaises, sur son site : https://charlesduhigg.com/resources/

4. Les habitudes qui favorisent l’apprentissage

Les habitudes reliées à la réussite dans les études sont sans surprise la pratique de tests dans un but d’apprentissage (et non simplement de contrôle des connaissances) et la pratique de révisions espacées, notamment via l’usage d’applications mobiles prévues à cet effet (telles que « Réviser avec N’oublie Jamais »). A l’inverse, les apprenants les moins performants se concentrent davantage sur les échéances imminentes, se retrouvent à étudier tard le soir, et ne planifient presque jamais leur temps d’étude. (Hartwig & Dunlosky, 2012; Smeds, Matthew et al., 2016).

En tant qu’étudiant, on se retrouve souvent dans la spirale d’accumuler du retard et de devoir poursuivre échéance sur échéance avec une stratégie de bachotage. Les travaux actuels indiquent qu’il est plus bénéfique d’éviter de se focaliser sur l’obtention des notes à court terme et de rechercher des habitudes de travail efficaces à long terme (quitte à accepter de ne pas avoir immédiatement de bonnes notes).

5. L’effet de cadrage

La prise de décision orientant vers un gain à court terme au détriment d’un gain à long terme plus bénéfique a été étudiée en économie comportementale. C’est un biais cognitif car ce choix est désavantageux d’un point de vue rationnel. Or ce biais est sensible à l’effet de cadrage, c’est-à-dire à la façon dont sont présentées les informations. (Kable & Glimcher, 2010; McClure & Bickel, 2014)

Reprenons comme exemple notre situation dans laquelle nous avons accumulé du retard et nous nous trouvons à enchaîner bachotage sur bachotage. Le dilemme est : vaut-il mieux bachoter pour le prochain contrôle ou reprendre une stratégie d’apprentissage tournée vers le long terme ? Autrement dit, vaut-il mieux viser 3 points de plus sur le prochain contrôle ou 1 point de plus sur la moyenne à la fin de l’année ?

L’effet de cadrage prédit que la reformulation suivante conduit à un choix plus rationnel :

  1. Préférez-vous 3 points de plus tout de suite et 0 point de plus sur la moyenne à la fin de l’année ?
  2. Ou préférez-vous 0 point de plus tout de suite et 1 point de plus sur la moyenne à la fin de l’année ?

Si nous attirons votre attention sur cet effet de cadrage, c’est que la pensée joue un rôle clé dans le développement des habitudes. En modifiant la façon dont nous pensons nos objectifs d’apprentissage et en les réévaluant correctement, nous pouvons espérer développer de meilleures habitudes d’apprentissage (Massar et al., 2020).

Nota bene : Les bonnes habitudes, dans votre métier, vous les utilisez probablement déjà ! On parle souvent des “bonnes pratiques”. Elles vous permettent de garantir l’efficience de votre travail et de prévenir les complications. Les avoir assimilées dans votre mémoire à long terme vous permet de vous détourner des “mauvaises pratiques”, des choix tentant à court terme mais qui peuvent mener à la catastrophe. Comme ces bonnes pratiques sont des habitudes, elles ne vous demandent pas d’effort de volonté.

N’oubliez jamais que

  • Le trait de personnalité « maîtrise de soi »
    • correspond à notre tendance générale à faire preuve de maîtrise de soi
    • prédit assez bien notre probabilité à réussir et à ressentir du bien-être
    • repose sur l’acquisition d’automatismes plutôt que sur des efforts de contrôle constants
  • Les habitudes simples, comme l’évitement d’une tentation, sont plus faciles à prendre
  • Pour acquérir une habitude, il faut continuer à répéter le même comportement à chaque fois que l’évènement déclencheur arrive, même si on a eu quelques ratés
  • Recadrer ses pensées en invoquant ce qu’on a à perdre si on réagit de façon impulsive semble un bon soutien à l’élaboration de bonnes habitudes

Ressources complémentaires

Bibliographie

De Ridder, D. T., Lensvelt-Mulders, G., Finkenauer, C., Stok, F. M., & Baumeister, R. F. (2012). Taking stock of self-control: A meta-analysis of how trait self-control relates to a wide range of behaviors. Personality and Social Psychology Review16(1), 76–99.

Hartwig, M. K., & Dunlosky, J. (2012). Study strategies of college students: Are self-testing and scheduling related to achievement? Psychonomic Bulletin & Review19(1), 126–134. https://doi.org/10.3758/s13423-011-0181-y

Kable, J. W., & Glimcher, P. W. (2010). An “as soon as possible” effect in human intertemporal decision making: Behavioral evidence and neural mechanisms. Journal of Neurophysiology103(5), 2513–2531. https://doi.org/10.1152/jn.00177.2009

Kassin, S. M. (2003). Essentials of psychology. Prentice Hall.

Lally, P., Jaarsveld, C. H. M. van, Potts, H. W. W., & Wardle, J. (2010). How are habits formed: Modelling habit formation in the real world. European Journal of Social Psychology40(6), 998–1009. https://doi.org/10.1002/ejsp.674

Massar, K., Bělostíková, P., & Sui, X. (2020). It’s the thought that counts: Trait self-control is positively associated with well-being and coping via thought control ability. CURRENT PSYCHOLOGY.

McClure, S. M., & Bickel, W. K. (2014). A dual-systems perspective on addiction: Contributions from neuroimaging and cognitive training. Annals of the New York Academy of Sciences1327, 62–78. https://doi.org/10.1111/nyas.12561

Quinn, J. M., Pascoe, A., Wood, W., & Neal, D. T. (2010). Can’t control yourself? Monitor those bad habits. Personality and Social Psychology Bulletin36(4), 499–511.

Smeds, Matthew, Thrush, Carol, Mizell, Jason, Berry, Katherine, & Bentley, Frederik. (2016). Mobile spaced education for surgery rotation improves National Board of Medical Examiners scores. Journal of Surgical Research201(1), 99–104. https://doi.org/10.1016/j.jss.2015.10.010

Verplanken, B., & Aarts, H. (2011). Habit, Attitude, and Planned Behaviour: Is Habit an Empty Construct or an Interesting Case of Automaticity? European Review of Social Psychology – EUR REV SOC PSYCHOL10, 101–134. https://doi.org/10.1080/14792779943000035

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